Récemment, j'ai eu l'occasion de faire un article comparatif entre diesel et biodiesel montrant que le biodiesel n'était pas aussi intéressant au niveau environnemental qu'on voudrait le croire si on prend l'ensemble du cycle de vie en compte. Un commentaire me signalait un biais dans cette étude qui se limitait au biodiesel fait à base de soja. Cette remarque fait office de point de départ pour ce billet-ci à savoir que toutes les études environnementales ont un biais. Sachant que ces études demeurent par ailleurs utiles et même nécessaires pour faire des choix éclairés, il est important qu'autant de personnes que possibles soient en mesure de comprendre ce que sont les méthodes et aient l'esprit critiques (et puissent critiquer en connaissance de cause).

Pour vous permettre de mieux comprendre les différents biais qui peuvent survenir dans une telle étude, je vais brièvement présenter la méthode de l'ACV. Ça peut paraître un peu rébarbatif mais je suis certain que quiconque peut en tirer des enseignements.

L'ACV, comment ça marche

Pour avoir une compréhension complète, l'idéal est d'aller voir l'article wikipedia sur le sujet (et pour une fois, la version française est amplement plus détaillée que la version anglo). Mais pour faire simple voici les différentes étapes d'une ACV :

  • L'inventaire : cette étape consiste à inventorier tous les entrants (matières premières, énergie, etc.) et les sortants (rejets, émissions, etc.) C'est l'étape la plus longue et la plus fastidieuse dans une ACV. Le résultat : un tableau avec des milliers d'entrants et de sortants qu'il faut ensuite analyser.
  • La classification : Des catégories d'impacts environnementaux sont choisies (souvent une dizaine) et chaque entrant et sortant est classé selon ces catérogies. Exemples de catégories : changements climatiques, acidification, eco-toxicité, etc.
  • Caractérisation : Tous les produits d'une même catégorie sont transformés dans une unité commune. Exemple, tous les produits classés dans la catégorie changements climatiques sont transformés en leur valeur équivalente en kilogrammes en CO2. Grâce à cela, il est possible d'additionner tous les éléments d'une même catégorie pour arriver à une quantité unique par catégorie d'impact.
  • Normalisation : Une fois ces quantités obtenues, il est possible de normaliser ces valeurs par rapport à un référentiel donné, par rapport à la population d'un pays par exemple. Ceci permet de faire des comparatifs absolus entre pays, entre région ou par rapport à des normes. Cette étape est optionnelle et permet d'arriver à des unités abstraites communes à toutes les catégories.
  • Enfin, il est possible de faire une pondération et une aggrégation de ces catégories pour obtenir un score unique. Ceci consiste à donner une valeur de pondération à chacune des catégories et à additionner les catégories les unes aux autres pour en arriver à un score unique. Là encore, il s'agit d'une étape optionnelle.

Les limites

Possiblement qu'avec la description qui précèdent, plusieurs sentent déjà quelques limites de cette méthode. Voici une brève présentation des limites connue de la méthodologie :

  • Les hypothèses de bases : Ces hypothèses sont souvent limitantes. Dans le comparatif diesel/biodiesel, le choix était de prendre le soja, le choix était de comparer l'utilisation dans un bus, etc. Tous ces choix ont, à leur niveau, un impact. Mais si on ne fait pas des hypothèses restrictives au début, on arrive facilement à un résultat qui n'a pas de sens ! Il faut comparer des produits qui ont la même fonction et ce, dans des conditions clairement identifiées.
  • L'inventaire : l'étape de l'inventaire est ce qui prend le plus de temps et ne pourra jamais être exhaustive tant les ramifications des processus d'étendent loin. Il est donc souvent nécessaire de faire appel à des valeurs d'inventaire provenant de bases de données. Ceci limite la finesse des résultats.
  • Les choix méthodologiques : durant les premières étapes, des choix méthodologiques sont à réaliser. C'est notamment le cas des imputations qui méritent d'être expliquées : une fois le soja broyé on obtient d'un coté de l'huile, qui va devenir le biodiesel, et de l'autre coté de la moulée, généralement utilisée comme nourriture agricole. Comment répartir les impacts environnementaux entre l'huile de soja et la moulée ? C'est le principe d'imputation. Sachant qu'une grande partie des impacts du biodiesel provient de la culture du soja, la répartition de ces impacts va avoir un effet considérable sur le résultat final. Dans ce cas, les trois principales possibilités d'imputation sont par la masse, par la valeur énergétique ou par la valeur économique. Dans notre analyse, nous avons choisi la valeur énergétique puisque moulée et huile de soja sont utilisés pour leur apport énergétique. Les autres possibilités peuvent faire varier jusqu'à 50% l'impact environnemental transféré au biodiesel !
  • Classification et caractérisation : Si vous croyez que c'est facile de classifier des impacts environnementaux, vous avez tort. Les uns se mélangent aux autres, certaines substances jouent allégrement sur plusieurs tableaux, en parallèle parfois, en série d'autres fois, c'est pas facile. Par ailleurs, tout exprimer dans une unité commune tient de la gageure. Ne serait-ce que pour les changements climatiques tiens (qui sont pourtant parmi les plus simples) ! Exprimer du méthane en équivalent CO2 n'est pas si facile. Le méthane a une durée de vie bien plus courte que le CO2. En conséquence de quoi, le coefficient d'équivalence entre méthane et CO2 varie entre 62 et 7 selon l'échelle de temps employée (entre 25 et 150 ans). Ce qui veut dire que 1kg de méthane peut compter pour 62kg de C02... ou 7kg seulement. Le résultat final n'est pas le même. Inutile de dire combien il est difficile de réaliser cette étape pour des produits peu connus ayant un effet toxique (sur les humains) ou pire, eco-toxique en chaine...
  • Enfin les étapes de normalisation, pondération et aggrégation sont optionnelles (selon la norme ISO14040 qui normalise les ACV) car ce sont elles qui font entrer le plus de biais ! Notamment la pondération, qui revient à comparer des carrottes et des pommes sur des bases assez subjectives. Il existent plusieurs méthodes de pondération dont certaines peuvent donner des résultats opposés. À titre d'exemple, la méthode Eco-indicator fournie 3 modèles de pondération présentés dans ce document. Il est évident que selon le modèle utilisé, les résultats vont grandement varier. Les analyses de cycle de vie exprimées avec un score unique passent par ce type de pondération, c'est pourquoi elle sont toujours à prendre avec des pincettes. En bout de ligne le rêve de pouvoir comparer tous les produits grâce à une valeur unique restera surement pour toujours un voeu pieu !

Est-ce pour autant que ces analyses sont bonnes à jeter à la poubelle ? Évidement, non !

L'analyse du cycle de vie est comme toutes les autres méthodes d'analyses : les hypothèses de départ, les choix réalisés durant l'étude influent énormément sur le résultat final. Ceci ne doit pas amener à se dire que finalement tout se vaut ou rien ne vaut rien. Ce type d'étude doit être réalisée avec rigueur intellectuelle pour arriver à des résultats utiles. Quand une étude de ce genre est publiée, il faut toujours chercher des informations, voire parcourir l'étude pour se faire une opinion. Souvent, les recherches un minimum importantes sont débattues, notamment à travers Internet. Il n'est jamais mauvais de parcourir la Toile à la recherche de critiques de l'étude, d'historique des auteurs, etc.

Une étude environnementale comme une ACV ne doit pas être prise pour argent comptant, servir d'argument massue contre tout opposant ; elle doit au contraire être le point de départ d'une recherche personnelle et d'une réflexion. C'est au prix de cet effort qu'en tant que population nous évoluerons vers une société plus respectueuse de l'environnement.